En diffusant le téléfilm en deux parties de Philippe Niang, le mardi 14 et le mercredi 15 février 2012, la télévision française de service public, drague les A.C.E. et les A.C.P.M.
Avant toute chose il faut qu’on définisse ces deux sigles que fort peu de gens connaissent. Les A.C.E. sont les Africains Chrétiens Eurocentristes. Ce sont les Africains qui prient le Jésus-Christ Blanc et qui pensent qu’à l’origine, toute l’humanité était blanche (Adam et Eve). Les A.C.P.M. sont les Africains Caribéens Post-Modernes. Ce sont les Africains des Antilles qui se disent « Créoles », c’est à dire poreux à toutes les influences culturelles, sans aucune exclusive.
Commençons par dire quelques mots sur les A.C.E. : Pour ces Africains-là, plus on a la peau claire, plus on est proche de « Dieu ». Ca veut dire qu’on peut tuer des milliers de gens, raser des villes, bombarder la présidence d’un pays pour faire baisser le prix du cacao et hop (!), on reste malgré tout un ange, fondamentalement un ange, parce qu’on est Blanc. Ces Africains-là, trouvent qu’aujourd’hui c’est pire que pendant la colonisation, parce que maintenant tout part à vau-l’eau. Ils disent qu’avant dans nos pays, les choses étaient organisées : services publics, transports, enseignement, etc. Ces sœurs et ces frères là ne se rendent pas compte que nous ne sommes pas sortis de la période coloniale. Notre monnaie « nationale » est en réalité étrangère, nous prions le dieu de notre ennemi et notre langue officielle est celle de ce même ennemi. Qu’importe, cela ne nous empêche pas de fêter tous les ans, notre fête « d’indépendance ». Comprenne qui peu.
Les A.C.P.M. sont les Africains Caribéens Post-Modernes. Ce sont les Africains des Antilles qui se disent « Créoles ». Ils ne sont « ni Africains, ni Européens. » Ce faisant, ils acceptent d’être définis par les autres. D’autant plus qu’à l’origine le mot « Créole » servait à désigner les descendants de colons européens nés dans les colonies. Joséphine de Beauharnais, l’épouse du dictateur sanguinaire et raciste Napoléon, par exemple, est une Créole. Mais c’est vrai qu’avec le temps, un mot peu changer de sens. Admettons. Aujourd’hui le mot « créole » dans l’inconscient collectif, fait référence à une personne d’ascendance africaine qui évolue dans une société coloniale « métissée » (je mets ce mot entre guillemets), et qui en maîtrise les codes ainsi que les us et coutumes. Cette personne peut avoir un phénotype tout à fait africain, mais se sentir avant tout « créole, antillaise, ultra-marine ».
Letchimy ! Tu es enfant de Kamita, frère !
Evidemment, si on veut aller encore plus loin dans la réflexion, on est obligé de reconnaître que le terme « africain » lui-même, est inexact et peu satisfaisant, parce qu’extérieur à notre communauté. Le seul terme acceptable, est évidemment le terme Kamit. Le terme « africain » est donc un pis-aller. A ce sujet, on est cependant obligé d’admettre que le fait que depuis plusieurs décennies, les Noirs Américains se disent Africains-Américains représente un saut qualitatif de leur conscience collective. Ils reconnaissent ainsi qu’ils ont un continent d’origine, une terre d’origine, à laquelle ils ont été arrachés malgré eux. Et cette « africanité » fait partie d’eux-mêmes. C’est nettement mieux que le fait de se dire « Fils de l’esclavage » comme le disait-il n’y a pas si longtemps Serge Letchimy, le président du Conseil Général de Martinique.
J’en profite pour apostropher fraternellement, le député Letchimy :
- Eh frère ! Tu n’es pas Enfant de l’esclavage, tu es un Enfant de Kemet, Kamita !… Mais bon, je te pardonne. Frère Letchimy, tu as été comme nous tous, à l’école de Jules Ferry. On en ressort par indemne.
Mais revenons aux A.C.P.M. Les Africains Caribéens Post-Modernes se disent enfants d’une société « métisse » et enfants de l’Esclavage avec un grand « E » s’il vous plaît. Ce faisant, comme on le voit, le lien avec Kamita, l’Afrique est rompu. En dépit de cette tendance promue par une certaine élite littéraire (Confiant, Bernabé, Chamoiseau pour la Martinique, René Depestre pour Haïti), l’individu lambda lui, fait ce qu’ils veut. Il n’y a pas un agent des services secrets de la police de la pensée, derrière chaque citoyen. Reconnaissons néanmoins, que quand on veut sortir des sentiers battus de la pensée unique, c’est très difficile. Si on ajoute à l’assimilation promue par l’école de Jules Ferry, le travail de sape fait par l’Eglise Catholique Romaine, sans compter celui des autres obédiences Chrétiennes Blancolâtres (Témoins de Jéhovah, Adventistes du 7ème jour), ajoutons à cela les bombardements médiatiques de la Télévision, il faut se rendre au final à cette évidence : les consciences des frères et sœurs sont bien ébranlées.
Le souvenir de l’épopée haïtienne est un formidable catalyseur pour les consciences noires.
Ainsi, dans un tel contexte, le Grand Mouvement Kamit de Renaissance (Uhem Mesut) que l’on peut constater depuis quelques années, n’en a que plus de mérite. Nous n’avons jamais eu autant de penseurs, d’écrivains, d’historiens, d’agitateurs d’idées. On ne va pas citer tout le monde, mais la liste est impressionnante : Jean-Philippe Omotunde, Ama Mazama, Doumbi Fakoly, Molefi Kete Asante, Bwemba Bong, Dibombari Mbock, René-Louis Parfait Etilé, Mubabinge Bilolo, Jean-Charles Coovi Gomez, Maulana Karenga, Dieudonné Gnammankou, Juliette Smeralda et bien sûr, last but not least, Théophile Obenga.
La star incontestée de cette renaissance est la matière historique. En clair, ce que l’on peut dire, c’est que les Kamits se réconcilient avec leur histoire. Cette affirmation un peu scolaire, rend compte d’un mouvement qui a aussi une importance spirituelle. En effet, dans cette recherche historique, les Kamits rencontrent leurs ancêtres. Ceux-ci les inspirent. Prenons un exemple simple, la fête de Kwanzaa instaurée en 1966 par Maulana Karenga. Chaque année des Africains de part le monde, qu’ils soient Nigérians, Martiniquais, Africains-Américains, Congolais ou Haïtiens, célèbrent leurs ancêtres, ainsi que le Génie Africain. Ils profitent aussi de cet événement pour créer un climat propice à leur renaissance économique, par l’union conjuguée des talents et des volontés.
Face à cette lame de fond, qui peut être une menace pour les ambitions néo-coloniales de la France, il importait que les grands médias-hexagonaux au service du crypto-racisme impérial, ne soient pas en reste pour court-circuiter ce grand élan des Kamits vers le savoir.
Ainsi, le souvenir de l’épopée haïtienne est un formidable catalyseur pour les consciences noires. Cette épopée, qui atteignit son point culminant en 1804 avec la bataille de Vertières, nous a fait prendre conscience que, unis, décidés, confiants, nous pouvions battre l’armée la plus puissante du monde.
Césaire, biographe de Toussaint Louverture
Il existe un chaînon manquant entre la conscience noire académique et une recherche plus approfondie. Et c’est là que je parlerai du cas Césaire. Aimé Césaire fut un grand poète, on le sait (Cahier d’un Retour au Pays Natal). Il fut aussi un auteur dramatique (Une saison au Congo, La Tragédie du Roi Christophe), un brillant essayiste (Discours sur le Colonialisme), et enfin un biographe émérite (Toussaint Louverture, Club Français du Livre, Paris 1960 réédité par Présence Africaine en 1962.).
Il y a quelques années, à l’occasion de son décès, la France officielle a rendu hommage à cette grande figure littéraire et politique (il fut très longtemps maire de Fort-de-France), qui fut l’artisan de la loi sur la départementalisation de son île d’origine.
Et si les Antillais, les Africains qui s’intéressent à Césaire, se mettaient à lire un jour la biographie que le poète a consacrée à Toussaint Louverture ? S’ils découvraient l’épopée de ce grand guerrier noir ? S’ils découvraient par la même occasion le chaînon manquant entre l’Afrique continentale (Kamita) et l’Afrique d’ Outre-Mer ? Car Toussaint Louverture qui prît les armes contre les troupes françaises, pour libérer son peuple africain mis en servitude, était originaire de par son père d’Allada, au Dahomé (actuelle République du Bénin), cf. conférence de Jean-Charles Coovi Gomez.
De façon à la fois incroyable et prévisible, dans le film de Philippe Niang (Toussaint) diffusé sur France 2, le personnage éponyme interprété par l’acteur haïtien Jimmy Jean-Louis dit, quand son geôlier l’interroge sur ses origines : « Esclave, je portais le nom de mon maître, » Il ne dit rien concernant sa parenté et son pays d’origine. Son père s’appelait pourtant Gaou Guinou. Toussaint savait sûrement de quelle partie d’Afrique il était originaire. On voit clairement le parti-pris du réalisateur et sûrement aussi du producteur du film, lesquels veulent ainsi, faire démarrer l’histoire des Africains mis en servitude, dans les câles des bâteaux (c’était aussi l’opinion d’une grande voix africaine de la Caraïbe, Edouard Glissant, un auteur qui fut tout de même Vice Président du Parlement International des Ecrivains, excusez du peu).
Il s’agissait de couper la chaîne qui nous reliait à nos ancêtres
Le but, c’est de nous faire croire que le Noir a toujours été esclave des autres peuples. Il faut faire des Kamits/Africains mis en servitude et déportés dans la Caraïbe un nouveau peuple, sans mémoire, ou bien ayant une mémoire qui ne remonte pas au-delà de la câle des bateaux.
Pour quelles raisons pensez-vous que le maître esclavagiste changeait systématiquement le nom de nos sœurs et de nos frères ? Parce qu’il s’agissait de couper la chaîne qui nous reliait à nos ancêtres.
Ainsi, fort de ce constat et de cette analyse, je suis certain que le téléfilm en deux parties, « Toussaint Louverture » est une manœuvre de récupération d’une grande figure historique, pour couper l’herbe sous le pied de nos chercheurs émérites qui travaillent sérieusement sur ces questions.
Le public visé est celui des Africains et des Antillais qui sont dans le paradigme occidental, mais qui seraient tentés un jour de se poser les bonnes questions.
A ces gens, nantis d’une curiosité on ne peut plus saine, France 2 semble dire, avec la production et la diffusion de cette saga : « Ne paniquez pas, Oncle Charlie s’occupe de tout. Il a pensé à votre éducation. » Ben, voyons. Surtout que nous savons depuis 2007, que Danny Glover, le célèbre Danny Glover, arpente le monde pendant des années à la recherche de financements pour une grosse production évoquant la vie du héros haïtien. Et vous savez quoi ? Malgré sa célébrité, Glover a beaucoup de mal à financer son film, jugé peut-être trop subversif. Et les producteurs pressentis de déplorer dans le casting “ l’absence de héros blancs. ” Quoiqu’il en soit, selon certaines sources, la sortie du film “ Toussaint ” de Danny Glover, serait prévue pour 2013.
Et tout d’un coup, voilà-t-y pas que France 2, nous arrive la goule enfarinée pour nous proposer un Téléfilm (pour toute la famille). Un téléfilm où les Africains cessent d’être Africains dès qu’ils se retrouvent à fond de cale. Une histoire où la cérémonie vodou de Bois Caïman point de départ de l’insurrection haïtienne, est transformée en scène où les acteurs rivalisent en hurlements et vociférations. Vu sous cet angle, c’est à se demander si nous Africains, ne devrions pas remercier ceux qui nous ont mis en servitude, de nous avoir convertis au « Vrai Dieu », le dieu des négriers.
Un casting qui tient plutôt la route
Malgré toutes ces imperfections, que les plus radicaux d’entre nous, considéreront comme des tares indélébiles, notons que ce sont des Noirs qui ont produit (France Zobda) et réalisé (Philippe Niang) ce téléfilm. A la décharge du réalisateur, rappelons qu’une fiction historique n’est pas un docu-vérité. Et le casting tient plutôt la route. Toussaint Louverture, sous les traits de Jimmy Jean-Louis a fière allure. Et le charisme d’Aïssa Maïga dans le rôle de sa compagne, Suzanne opère, comme d’habitude. Mais la question qu’il faut se poser est la suivante : Quel est le paradigme dans lequel la productrice et le réalisateur s’inscrivent ? En tout cas, malgré les concessions qu’ils ont faites, reconnaissons qu’ils ont tout de même placé en prime-time, un héros noir, qui plus est un héros historique ! Une première au pays de Gobineau. Conséquence : la volée de bois-vert qu’on peut constater sur la blogosphère francophone et eurocentriste. Dans la bassesse, cela rappelle la méchanceté et la violence qui avait suivi, dans la presse française, l’attribution en 1921 du prix Goncourt au Guyanais René Maran. On comprend l’ire des Chevaliers de la White Supremacy, sachant que selon le site internet Le Zapping du PAF, les deux volets du “ Toussaint Louverture ” de Niang, auraient engrangés 3 millions de téléspectateurs.
Je terminerai mon propos, en avertissant ceux qui veulent confisquer notre histoire, parce qu’ils ne supportent pas notre besoin de dignité, ni le fait que nous valorisions nos héros. Et, fraternellement, je m’adresse aussi à nos frères et sœurs, qui, parce qu’ils vivent dans une société multiraciale et revendiquent une certaine forme de mixité pour eux-mêmes, militent pour une histoire consensuelle où tous les chats seraient gris. S’il est vrai que l’espèce Homo Sapiens Sapiens, née en Afrique est monogénétique, nous appartenons tous à la même famille humaine. Et vous connaissez sans doute, l’expression “ laver son linge sale en famille ”. Il faut savoir entre Etres Humains, se dire des vérités qui dérangent. De façon, à repartir sur de bonnes bases. L’espèce humaine est une, monogénétique, mais les Peuples, les Communautés existent. Ce n’est pas la différence qui pose problème, c’est l’intolérance de certain et leur chauvinisme mortifère.
Ainsi, la Communauté Noire (ou Kamite) existe. Et c’est nous Kamits qui écrivons notre histoire. J’invite tout le monde à lire la biographie de Toussaint Louverture écrite par Aimé Césaire. J’ajouterais que la mise en servitude des Noirs par les Blancs dans les conditions cruelles que l’on sait, est le produit du racisme, lequel fut formalisé notamment par Gobineau dans son livre « L’inégalité des Races Humaines » (1776), livre abject, auquel répondit avec un grand souci d’érudition scientifique, Anténor Firmin, dans son ouvrage « De l’Egalité des Races » (1885). Anténor Firmin, EGYPTOLOGUE, DIPLOMATE HAITIEN, PRECURSEUR DE CHEIKH ANTA DIOP.
Vie, Santé, Force.
Iterou Ogowè.













